La face cachée du Soufisme (2/4)

Leave a comment
Share Button

« Les premiers soufis fuyaient les portes des sultans et des émirs, mais par la suite ils sont devenus leurs amis. » Ibn el JAwzî

Voir : Kashf Zaïf e-Tasawwaf wa bayân Haqîqatihî wa Hâl Hamlatihî de Sheïkh Rabî’ ibn Hâdî el Madkhalî.

Ibn el Jawzî a dit : « Les premiers soufis renonçaient à leur argent par ascétisme. Comme nous l’avons vu, ils étaient motivés par de bonnes attentions, bien qu’ils se trompaient dans leurs agissements. Ils s’opposaient ainsi tant à la religion qu’à la raison. Quant aux dernières générations soufies, celles-ci penchent plutôt vers ce bas-monde et se complaisent à amasser de l’argent de n’importe quelle façon ; s’ils sont les partisans du moindre effort, ils n’en cultivent pas moins le goût pour les plaisirs mondains.

Certains d’entre eux sont bien capables de gagner leur vie mais ils préfèrent croupir au ribât (sorte de couvent ndt.) ou à la mosquée. Ils s’en remettent à l’aumône qu’on leur tend et ils préfèrent frapper à la porte des autres. Il est connu pourtant que le riche ou la personne capable de travailler ne doivent pas recevoir l’aumône. Peu importe d’où leur viennent les aides qu’ils reçoivent ; l’argent d’un tyran ou d’un percepteur leur est le bienvenu. Ils ont pour devise qu’Allah leur ouvre les portes, que leur part de ce bas-monde doit leur arriver d’une façon ou d’une autre, et qu’il n’est pas décent de refuser les dons venant d’Allah, bien qu’ils ne vouent leur reconnaissance à personne d’autre. Ils agissent dans leur ignorance de façon contraire à la Loi divine et s’opposent ainsi à la conduite des pieux prédécesseurs…

On m’a rapporté qu’un soufi se présenta chez un émir tyran. Il lui fit un sermon et reçu quelques gratifications en retour. Dès lors, l’émir s’exclama : « Nous sommes tous des chasseurs sauf que nos pièges sont différents ! »

Les premiers soufis posaient un regard scrupuleux sur la provenance de leur argent et de leur nourriture. Quand Ahmed ibn Hanbal fut interrogé au sujet d’e-Surrî e-Saqtî, il répondit : « Ce Sheïkh est connu pour avoir une nourriture honnête. »[1] E-Surrî a dit : « J’ai accompagné un groupe de gens qui partait en guerre. Nous avons loué une maison dans laquelle j’ai installé un four. Cependant, ils n’ont pas voulu par scrupule toucher au pain qui avait été cuit dans ce four. »

Or, les soufis de notre époque se posent étonnement moins de question sur la chose. Un jour, je me suis renseigné au sujet du Sheïkh d’un ribâtdans lequel je venais d’entrer. On m’a répondu qu’il s’était rendu chez l’émir un tel pour le féliciter d’un don (apparemment il s’agissait d’un vêtement ndt.) qu’il avait reçu, sans se soucier que l’homme en question était un grand tyran. Je me suis alors exclamé : « Malheur à vous ! Il ne vous a pas suffit d’avoir ouvert boutique, il vous faut en plus présenter vos marchandises à vos gouverneurs ! L’un d’entre vous ne se donne pas la peine de chercher son pain alors qu’il en est capable, en comptant sur l’aumône et ses relations.

Comme si cela ne lui suffit pas, il se tourne vers n’importe qui, mieux il se tourne vers les tyrans afin de profiter de leurs largesses. Il le félicite de revêtir un vêtement qui lui fut illicitement offert et d’avoir pris un pouvoir qu’il fait régner pourtant par la tyrannie. Par Allah ! Vous êtes plus nuisibles à l’Islam que tout au monde. »

Un groupe parmi leurs Sheïkhs a pris la vocation d’amasser l’argent dont l’origine est douteuse. Il existe plusieurs sortes de ce genre d’individu : certains d’entre eux se faisant passer pour des ascètes, amassent l’argent de la façon la plus avide. Dans la réalité, leur situation est bien loin de leurs prétentions ! D’autres affichent sur eux la pauvreté mais en cachette ils se font leur fortune. Malheureusement, la plupart d’entre eux encombrent les vrais pauvres en prenant illicitement une part de la Zakat. On rapporte que le Sheïkhd’un ribât s’habillait en laine (sûf) indifféremment en été et en hiver. À sa mort, il laissa derrière lui quatre mille dinars. »[2]

Voici des passages du livre el Ghunya d’Abd el Qâdir el Jîlânî

• Il mentionne des Hadiths inventés sur les mérites de certains jours de la semaine :

1-                 Selon Yazîd e-Raqâshî, selon Anas ibn Mâlik (t), le Messager d’Allah (r) a dit : « Quiconque prit le mardi en milieu de journée (dans un autre Hadith après le lever du jour) dix Rak’a dans chacune desquelles il récite une fois la Fâtiha, une fois Âyat el Kursî, et trois fois Qul huwa Allah Ahad, il ne lui sera inscrit aucune faute contre lui ; s’il venait à mourir au cours de ces soixante dix jours, il comptera parmi les martyrs ; il lui sera pardonné soixante dix ans de péchés. »[3]

2-                Selon Abû Huraïra (t), le Prophète (r) déclare : « Quiconque prit le dimanche quatre Rak’a dans chacune desquelles il récite une fois la Fâtihaet une fois Âmana e-Rasûl, il lui sera compté par Allah autant de bonnes actions qu’il y a de chrétiens et de chrétiennes ; il aura la récompense d’un prophète ; il lui sera inscrit un Hadj et une ‘Umra ; il lui sera inscrit mille prière pour chaque Rak’a. puis, Allah lui offrira au Paradis pour chaque lettre récitée, une ville en musk Idhfar. »[4]

3-                D’après Sa’îd, selon Abû Huraïra, le Messager d’Allah (r) affirme : « Quiconque prit le samedi quatre Rak’a dans chacune desquelles il récite une fois laFâtiha, trois fois Qul yâ ayyu el Kâfirûn, et Âyat el Kursî une fois avoir fini sa prière, il lui sera inscrit par Allah pour chaque lettre récitée, un Hadj et une ‘Umra ; il lui sera réservé pour chaque lettre récitée, la récompense d’une année de jeûne et de prières nocturnes ; il aura pour chaque lettre récitée, la récompense d’un martyr ; et il sera (le Jour de la résurrection) sous le Trône d’Allah en compagnie des prophètes et des martyrs. »[5]

4-                Selon le Prophète (r) : « Quiconque prit la nuit du mercredi deux Rak’adans la première desquelles il récite une fois la Fâtiha et dix fois Qul A’ûdhu bi Rabbi el Faraq et dans la deuxième desquelles il récite une fois la Fâtiha et dix fois Qul A’ûdhu bi Rabbi e-Nâs, il lui sera descendu du ciel soixante dix milles anges pour lui inscrire la récompense jusqu’au Jour de la Résurrection. »[6]

• Il assume notamment : « Le Mutasawwafconcerne le novice et le Sûfî concerne l’initié… Le Mutasawwafsupporte et le Sûfî est supporté. Le Mutasawwaf doit supporter toute charge lourde ou légère en vue d’effacer sa personne, d’anéantir ses passions, et de faire disparaître sa volonté et sa responsabilité. Au bout du compte il devient Sâfî (pur) et mérite le nom de Sûfî. Dans un premier temps, il supporte les charges pour en fin de parcourt se faire supporter. Il devient… la source du savoir et de la sagesse, le foyer de la paix, la caverne des élus et des Abdâl, leur refuge, leur référence, leur respiration, leur repos et leur joie. Il est en effet l’œil du collier, la perle de la couronne et la vue du Seigneur. »

Il fait ensuite la liste les qualités que le disciple doit se doter ; elles sont si draconienne qu’aucun humain ne peut les supporter. Puis, il préconise : « Puis, il lutte contre lui-même et ses passions pour se soumettre à l’ordre divin et jusqu’à rejoindre l’autre vie dans laquelle le Très-Haut lui réserve le Paradis. Motivé ainsi par l’amour du Seigneur, il sort du monde connu, se purifie de tout accident, et prend la forme d’une âme pour paraître devant le Seigneur de l’univers. Dès lors, il rompt avec les liens, les causes, la famille et les enfants. Toutes les directions se ferment à lui au moment où s’ouvre devant lui la « grande direction » et la « grande porte » qui correspond à l’agrément du destin que lui assigne le Seigneur des seigneurs…

Après quoi, en direction de la « grande porte », une autre porte baptisée la porte de la dévotion, s’ouvre à lui. Elle lui permet de pénétrer dans la demeure de l’Unique qui lui dévoile Sa Grandeur et Sa Majesté. Une fois qu’il porte les yeux sur Sa Grandeur, il reste sans Lui et perd son identité. Plus rien n’émane de lui : Il n’a plus aucune force, aucune réaction, aucune ambition et motivation. Il perd le sens du monde d’ici-bas et de l’au-delà et devient tel un vase en cristal. »[7]

Plus loin, il assume qu’Allah prend soin des soufis avant de conclure : « Allah (I)s’occupe de les sortir des ténèbres vers la lumière. Il met à leur connaissance les pensées que renferment les cœurs des hommes. Mon Seigneur en a fait les espions de la pensée et les gardiens loyaux des secrets intérieurs. Il les défend contre tout ennemi dans les moments les plus intimes. Ni Satan ni les passions ne peuvent avoir aucune emprise sur eux. Le Tout-Puissant déclare : (Mes serviteurs, tu n’a aucune emprise sur eux).[8] Ils ne se laissent pas prendre non plus par les mauvais penchants de l’âme et les envies perverses faisant sombrer dans les abimes et qui expulsent leurs auteurs du giron des traditionalistes. »[9]

La confrérie Tijâniya pour ne citer qu’un exemple de tarîqa soufiya

•  les passages suivants démontrent que ses adeptes adhèrent au panthéisme ou monisme (Wihdat el Wujûd) :

1-               L’auteur de Jawâhir el Ma’ânîimpute à son Sheïkh e-Tîjânî, les paroles suivantes : « … Saches que les sensations des initiés au sujet de la matière existante, c’est qu’ils la voient comme un mirage à l’horizon. Allah est présent dans les corps existants à travers les noms et les formes dans lesquels Il se manifeste. Il n’y a rien d’autre seulement dans l’existence, que Ses Noms et Ses Attributs. L’existence en apparence, les formes et les noms qui remplissent l’existence sous des formes multiples et différentes, sont comme le voile qui empêche à la création apparente de contempler la Vérité (Allah). L’apparence absolue n’est rien d’autre que la seule présence de la Vérité dans toute chose. »[10]

2-              Dans un autre passage, Sheïkh e-Tîjânî donne l’explication d’un Hadithcomplètement inventé en ces termes : « Pour mieux comprendre ce Hadith, il faut revenir aux notions que nous avons tout d’abord évoquées. Autrement dit que toute la création correspond à des degrés de la Vérité, au décret de laquelle il incombe de se soumettre. Il ne faut pas s’opposer à tout ce que Sa création exprime. Puis, derrière cela, il est possible d’utiliser la loi textuelle extérieure non intérieure car seuls les initiés au monisme sont capables d’en pénétrer les aspects intérieurs ; ils sont à même d’y déceler en effet l’ « union » et la « séparation » de l’existence. L’existence est faite d’une seule essence qui n’admet aucune divisibilité malgré toutes les natures et les formes différentes qui la composent. Son union ne remet nullement en cause les lois qui distinguent les différents corps. Les initiés expliquent ce phénomène en disant que la multitude correspond à l’unité et que l’unité correspond à la multitude. En observant la multitude de la matière existante on a à faire en fait à une seule existence malgré la multitude. Mais si on regarde les choses d’un point de vue de l’unité, on verra que celle-ci est plongée dans la multiplicité de la matière infinie. Cependant, seul l’initié est capable de remarquer ce phénomène indépendamment du commun des gens qui est handicapé par un « voile ». Ce privilège appartient donc aux initiés capables de constater l’unité à travers l’intuition (ou la gustation) non à travers les formes apparentes, mais ils sont incapables de l’exprimer par la parole. Tel est le sens de l’ « union » et de la « séparation » ; l’unité correspond à l’union et la multitude correspond à la séparation. »[11]

3-              Dans ce passage du même livre, e-Tîjânî ne se contente pas d’établir le monisme, mais il fait un parallèle avec l’unité des religions (wihdat el adiân) : « Sache que la présence de la Vérité (I) est unifiée au niveau de Son Être, de Ses Attributs, de Ses Noms, et de Son Existence. Toute l’existence lui est soumise par l’humiliation, l’adoration, l’inertie sous le joug de Son Pouvoir, l’obéissance, l’amour, l’encensement et la divination. Certaines créations s’orientent vers l’image de la présence divine qui transparait clairement à travers l’altérité. D’autres s’orientent vers la haute présence qu’un voile épais sépare. Ce sont les adorateurs des idoles et ceux qui les imitent. En s’orientant vers le culte des idoles, ils ne s’orientent vers rien d’autre que la Vérité (I). Ils n’adorent rien d’autre que Lui (I). Il ne fait que se manifester à travers le voile de Sa Majesté et de Sa Grandeur. Il les attire ainsi en fonction de cette relation qui dépend du destin qu’ils ne peuvent en aucun cas contester. Cette orientation vers Allah est donc forcée comme le souligne le Verset suivant : (Tout être dans les cieux et la terre se prosternent à Allah de gré ou de force, ainsi que son ombre, le matin et le soir).[12] Ainsi, chaque membre de la création s’oriente vers la présence de la Vérité (I) de la façon que nous avons décrite. Quant aux mécréants, aux pervers, aux criminels et aux injustes, ils ne font dans cette aliénation à travers laquelle ils s’opposent en apparence aux lois textuelles et à l’Ordre divin, que se soumettre aux ordres du Très-Haut. Ils ne sortent nullement de Sa Loi et Sa Volonté si ce n’est qu’en apparence. Cependant, ils y sont profondément soumis en regard de l’aspect intérieur. »[13]

4-              Il affirme également : « … Toute personne qui adore ou qui se prosterne devant un autre qu’Allah en apparence, il ne fait qu’adorer ou se prosterner devant Lui étant donné qu’Il se manifeste à travers cette forme. Toutes les divinités sans exception se prosternent devant le Très-Haut ; elles l’adorent et le glorifient, stimulées qu’elles sont par la peur qu’insuffle l’emprise de Sa Majesté. Si elles osaient afficher leur adoration en faveur d’une créature sans qu’Il ne s’y manifeste à l’intérieur, elles se briseraient plus vite qu’un clin d’œil en raison de Sa Jalousie qui ne tolère aucun rival. Allah (I) révèle à cet effet : (C’est Moi Allah ! Il n’y d’autre dieu en dehors de Moi, alors adore Moi).[14] Etymologiquement le terme « Dieu » désigne la divinité digne d’être adorée. (Il n’y d’autre dieu en dehors de Moi) signifie donc qu’il n’y d’autre divinité en dehors de Moi ; quand les païens vouent leur culte aux idoles, ils ne font que M’adorer. ils ne s’orientent, s’humilient et se soumettent à personne d’autre qu’à Moi… »[15]

À suivre…

Traduit par :

Karim ZENTICI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *